David Maria Turoldo

 « L’innocence au pouvoir »

 

 Traduction de l'italien par  Annalisa Macchia">

 

David Maria Turoldo

 « L’innocence au pouvoir »

 

 Traduction de l'italien par  Annalisa Macchia, Florence

 

 

  

  

  

Père David est mort le 6 février 1992.

Il n’y a guère plus d’un an qu’il lut ce message, à Lecco, à l’occasion de la « Marche pour la paix ». Ce fut une intervention passionnée. C’était le moment de la Guerre du Golfe.

D’autres guerres, tout à fait nouvelles et inédites, se sont ajoutées et d’autres, traditionnelles et dèjà dépassées, sont devenues bien célèbres. D’autres, encore, sont annoncées ou menacées, des « chaires » des pouvoirs violents.

Les mots de Turoldo, prophétie et bon sens à la fois, sont, toutefois, d’une actualité tragique. Il me semble utile de les proposer ici à votre réflexion,sèrieuse et innocente à la fois, dans le contexte du cycle de rencontres de Montereale « Con Turoldo nel cuore degli eventi ».  C’est aussi une façon de dire merci au père David de la part d’une de ses nombreuses « grappes » d’amis.

Aldo Colonnello *)

  

  

Saluons-nous mes amis, au nom de la paix, dans l’espoir de la paix, l’engagement pour la paix. Et du moment qu’aujourd’hui est dédié à la mère de Dieu, comme mère qui nous engendre le Fils, le prince de la paix. Toutefois d’abord écoutons la Parole. 

« Un bourgeon percera l’arbre de Jesse, un rejeton poussera de ses racines et sur lui l’Esprit du Seigneur se posera, bande de ses lombes sera la justice, ceinture de ses flancs la fidélité.Le loup demeurera avec l’agneau, la panthère s’étendra à côté du chevreau, le veau et le lionceau paîtront ensemble, et un enfant les guidera , La vache et l’ourse paîtront ensemble et elles s’étendront avec leurs petits. Le lion se nourrira de paille comme le bœuf , le nourrisson s’amusera sur la bouche de l’aspic, l’enfant mettra sa main dans le nid des serpents venimeux. Ils n’agiront plus avec iniquité, ni pilleront complètement mon saint nom, parce que la sagesse du Seigneur remplira les pays , comme les eaux remplissent la mer ».

Quel est le sens de cette prophétie? Il s’agit de l’annonce de paix qui constitue le cœur de toute la Bible, la substance de la révelation. C’est un sens éternel, c’est un message qui ne s’adresse pas seulement aux croyants, mais qui concerne notre même condition humaine. C’est un message qui implique toute la nature, c’est pourquoi le prophète parle de racines et il affirme que le loup se couchera par terre avec l’agneau et la panthère s’étendra à côté du chevreau.

C’est le discours biologique de la paix, de la nécessité de la paix. Pour cette raison j’ai chanté :

 

La paix est l’Eden,

L’ Harmonie à laquelledepuis toujours on aspire,

jardin de l’Alliance

qui demeure au cœur de la terre,

jardin depuis toujours regretté.

 

Les fauves des champs aussi te pleurent, ô paix,

le lion et le tigre aussi te pleurent,

de leurs forêts en hurlant ils pleurent

cet horrible désordre
qui n’est pas nécessaire. 

 

 .(D.M. Turoldo)

 

La cohésion de la pierre est sainte,

la masse compacte des eaux,

sainte la cohésion des astres.

 

Hommes, ne violez pas le Sanctuaire de l’atome,

ne profanez pas le Saint des Saints,

vous en mourrez : Savants

ne transformez pas sa maison

en taudis de larrons.

 

La paix est l’Eden qui doit s’accomplir,

le Rêve réel et nécessaire

qui traverse la création entière.

 

Vous toutes, créatures, mettez-vous à l’œuvre :

la Paix doit arriver,

la Paix doit régner.

                                ( tiré de O sensi miei… )

 

 

Pour dire que toute la nature gémit les douleurs de l’accouchement pour se réconcilier avec soi-même, et à travers l’homme, avec son créateur.

Pour dire que sans la paix il n’est pas possible de vivre, qu’on ne peut concevoir aucune existence, l’existence de toutes les créatures.

Pour dire que sans la paix il n’y a pas d’Humanité, il n’y a pas de vie familiale, pas d’amour, pas d’amis.

Sans la paix il n’existe pas de liberté, mais il existe seulement de l’oppression et de l’exploitation. Pas de dignité pour personne.

Sans la paix il n’existe pas de civilisations, mais il existe seulement la barbarie.

La sécurité aussi n’existe pas, contrairement à ce que l’homme croit. On croit que c’est la sécurité qui garantit la paix, mais cela ne fait que déclencher une folle course aux armements, pour pouvoir dominer ton adversaire, pour être l’un plus fort que l’autre, si possible toi le plus fort de tous alors qu’ à tout moment l’autre pourra être plus fort que toi.

C’est la logique absurde du système, dont on est tous des artisans et victimes à la fois de manière consciente ou de manière inconsciente, en toute circonstance, de la responsabilité de chacun.

Une sécurité qui sera la cause de guerre la plus forte. Non , ce ne sera pas la sécurité à garantir la paix, mais ce sera la paix à garantir la sécurité. Plus tu seras sans défense et soucieux de paix, plus tu auras une vie tranquille. C’est l’homme doux qui possèdera la terre. Alors que la peur sera toujours la maison de celui qui se munit d’armes. Et il faudra monter la garde nuit et jour auprès de lui et il devra voyager toujours en voiture blindée puisque sa vie sera de plus en plus en danger.

C’est ainsi aussi bien pour les peuples que pour les individus qui vivent de ce système, qui croient vivre de ce système.

Il faut changer avant qu’il ne soit trop tard ; en suivant ces chemins là on ira à toute vitesse à la ruine, notre ruine définitive. Il suffit juste de réflechir, d’allumer une lueur de conscience pour tout ce qui nous menace, cette inimaginable menace qui pèse sur le monde entier.

Il n’y a personne qui ne comprenne, dès qu’il fait appel à sa raison, l’absurdité des thèmes qui ont déployé l’une et l’autre partie du monde le long de ces frontières de mort. Je disais qu’il n’y a vraiment personne qui ne comprenne, comme on le trouve écrit dans « Pacem in terris » du pape Jean, combien la guerre est folle, « étrangère à toute raison ».

Pacem in terris ! Dans le respect de tous les peuples, toutes les cultures, mais une seule paix : la plus grande proclamation de paix de nos jours !

Mais quoi faire afin que la paix s’accomplie ? Une profonde conversion de tout homme s’impose, de la conscience de tout homme, la conversion des politiques, le renversement du système. La paix est la seule révolution attendue par le monde entier, attendue par la création même, c’est pour cela que la paix est un sujet ardu et difficile, le plus difficile de tous les sujets. C’est pour cela qu’il n’y a jamais de paix dans le monde, c’est pour cela que la paix est une conquête et il faut toujours permettre à la paix de se réaliser.

Et il faut toujours veiller et s’engager à ses risques et périls et avec génerosité, certains, par exemple, que la vengeance est un acte de guerre et le pardon et la compréhension et le secours, même au profit de l’ennemi, sont, par contre, le début de la paix.

C’est ainsi que l’Ecriture témoigne : «  C’est à moi la vengeance et la justice.Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, s’il a soif, donne-lui à boire et tu auras gagné ».

Autrement tu ne pourras pas gagner, mais tu pourras seulement détruire. Il n’existe plus dans l’histoire de l’homme l’idée de victoire, par rapport aux systèmes, comme de nos jours on prie et on crie, non plus ?

Nous sommes tous embarqués sur le même bateau.

Il y a du monde qui voyage en première ou en seconde classe et du monde qui voyage dans la soute, mais si le bateau coule, tout le monde coule. C’est l’intérdependance et l’interaction des continents et des mondes.

Aujourd’hui toute guerre peut  aboutir seulement à la destruction et à la mort. Voilà pourquoi dans le message de Noël du Saint-Père, le Pape a écrit que « la guerre est une aventure sans retour ». Et , disons-le fortementqu’avant tout une guerre n’est que la défaite de la raison.

Voilà pourquoi la paix nous demande une révolution d’esprit, il faut changer notre façon de penser. La révolution qui dans le Christianisme s’appelle justement conversion. Avant tout conversion des consciences, je disais, pour arriver au renversement des politiques et du système.

En effet seulement quand la conscience des individus devient conscience de la multitude, les superpuissances aussi devront revenir sur leurs pas. C’est pourquoi non seulement notre salut, mais le salut des autres aussi, le salut de nos frères, le salut des peuples nous est confié.

C’est nous les responsables ! Et cette conscience qui doit se révéler partout, et dès à présent je vous dis :  Si par hasard le 15 janvier devait expirer cet absurde ultimatum, moi je pense que nous tous et la ville entière nous devrions nous mettre en mouvement afin que cela n’ait pas lieu. Personne ne veut la guerre ! Et il y a une infinie varieté de moyens pour l’éviter ! Cest le Saint-Père même qui le dit dans le message que je viens de vous citer. Moi, j’espère qu’on tiendra à cette promesse, parce qu’il dépend de nous d’arrêter ces machines de guerre qui écrasent surtout les innocents.

C’est justement cela le sens de ces « marches pour la paix » qui sont en définitive des marches de consciences qui se mettent en route, qui aspirent à devenir des multitudes dans l’attente de pouvoir arriver à une terre désarmée.Des cœurs désarmants pour désarmer la terre, certains qu’il faut toujours permettre à la paix de se réaliser.

Bien sûr, s’il faut parler de conversion, il en résulte qu’au lieu de la puissance et du pouvoir, c’est à l’idéal du service et de la liberté qu’il faut revenir.

Liberté des uns envers les autres, liberté de tous, parce que je ne peux pas être libre si toi aussi tu n’es pas libre. Bien sûr, s’il faut parler de conversion on doit faire reposer tout pays et tout mouvement sur la justice parce que toi tu ne peux pas avoir en abondance, jusqu’à l’excessive satieté, la surabondance, jusqu’au consumisme, jusqu’au gaspillage offensif et sacrilège. Tandis que d’immenses multitudes sont affamées. D’autant plus que ton abondance dérive de ce qui devrait revenir aux pauvres.

C’est pourquoi sans poser la valeur de la pauvreté, comme liberté du cœur de la convoitise des choses et de tout bien, jusqu’à ce qu’on ne pose pas la même pauvreté comme liberté de l’esprit à faveur de l’économie du monde puisque les biens sont de tout le monde, par volonté de Dieu on ne peut pas y avoir de paix sur la terre.

Et alors toi-même, si tu ne crois pas et si tu ne pratiques pas ces choses là, tu es un homme de guerre, ou de toute façon tu n’œuvres pas pour la paix. D’autant plus si tu crois dans la fratérnité humaine. Tu ne serais pas frère de tes frères de sang non plus si ce n’est dans cet esprit là. Et si par hasard, tu ne crois pas dans cette conception fraternelle du monde , tu crois au moins que le monde est un et indivisible, comme le dit Gorbacev : la terre est un navire et nous ne pouvons pas permettre qu’il coule, parce qu’il n’y aura plus une autre arche de Noé pour nous sauver.

Et tant qu’il y aura un seul homme humilié et opprimé injustement par nos convoitises et par nos orgueils, par nos tyrannies, par nos égoïsmes qui ensuite deviennent l’âme de ces politiques, il ne peut pas y avoir de paix pour personne sur la terre.

De plus la terre même demande d’être respectée, afin que toutes les créatures puissent vivre dans la paix, c’est à dire que le loup demeure avec l’agneau et le lion, la vache et l’ourse paîtrent ensemble et le lion se nourrisse de paille comme le bœuf : voilà qu’un enfant les conduira dans ces tranquilles pâturages.

C’est ainsi que le message du prophète resonnait. C’est justement la prophétie qui attend de s’accomplir ; et cela signifie, au délà de la réference théologique du prophète vers le Christ, l’enfant de la nouvelle création qui déjà porte sur son front le nom de « Prince de la Paix » et dont la naissance est annoncée par les anges avec les souhaits de paix aux hommes qu’il aime.

Cela, je disais, peut aussi signifier que l’innocence revienne à qui guide le monde :  « l’innocence au pouvoir » ! Et c’est beaucoup plus de ce qu’on criait autrefois « l’imagination au pouvoir » !C’est un peu comme dire finalement : que ces politiques se renouvellent ! Alors il y aura enfin la paix.

Et maintenant allons tous veiller, prier et veiller, afin que ces fatidiques dates n’arrivent pas, et si par hasard elles devaient arriver, on se trouvera tous ensemble pour crier notre besoin de paix pour toutes les victimes du monde. Merci.

  

David Maria Turoldo

    

(Lecco,  Marche pour la paix, le 1er janvier 1991. Transcription d’un enregistrement audio-cassette) 

  

  

*)    Aldo Colonnello est un intellectuel, président de l’association culturelle “Circolo Menocchio”, Udine (Italie).

  

L’abbé Père David Maria Turoldo  (1913  - 1992), est sûrement l’un des plus importants écrivains italiens de la deuxième moitié du siècle passé. Il a été persécuté par les hiérarchies de l’Eglise Catholique à cause de ses idées, jusqu’à l’élection du pape Jean XXIII. Il a écrit une importante œuvre poétique qui maintenant est encore en phase de révision critique ( O sensi miei, récueil du 1939 au 1991, Canti ultimi, 1992, Mie notti con Qohèlet, post.). Très importantes et modernes sont ses traductions tirées de la Bible, du livre des Salmes  et ses Hymnes (environ 100) écrits pour la liturgie catholique. Il a écrit aussi la scénographie d’un film néo-réaliste (Gli ultimi, 1963) et on ne sait pas encore combien d’études bibliques, essais sur la Bible, lettres, articles pour les journaux dans tous les pays qu’il a visités pendant son “exil” à cause de l’interdiction des hautes hiérarchies catholiques de rentrer en Italie et de parler en public.  Il est sûrement l’un des plus importants poètes et intellectuels de la deuxième moitié du siècle passé et l’un des plus importants théologiens italiens.

    

Annalisa Macchia Cioni , née à Lucques en 1950.  Mariée, mère de quatre enfants, elle habite Florence  et  enseigne le français dans un lycée de la ville. Depuis toujours passionnée de poésie et de littérature pour enfants.

Elle a publié un essai critique ( Pinocchio in Francia  , Fondazione Nazionale Carlo Collodi, 1978) et quelques petits livres pour enfants (Chegai ed., 2002).